lundi 27 février 2012

Politique du temps long

L’analyse stratégique s’inscrit dans le temps long  et seulement dans le temps long. Toute autre analyse n’est que tactique. C’est ce que nous rappelle Philippe Baumard dans son dernier livre : « Le vide stratégique ».

Pourtant, pas facile pour un patron de PME d’inscrire son action dans la durée alors que tout est immédiateté. En cela, il y a en effet comme une fatalité du monde moderne ; l’esprit ne s’accoutume plus d’une position d’observateur pour préférer celle de l’acteur plus conforme à l’idée que nos contemporains occidentaux se font de la « marche du monde » : conviction qu’il existe un sens de l’histoire, croyance dans le mythe du progrès, conception linéaire du temps…  

A y regarder de plus près, ce n’est pourtant pas la conception que nous nous faisions du temps il y a moins d’un siècle (« Le Temps, cette image mobile de l’immobile éternité » disait Rousseau le poète, pas le philosophe) et ce n’est pas non plus la conception du temps que se font les ¾ des hommes de cette terre *.

Si il existe d’autres réalités que la nôtre, encore faudrait-il l’accepter. Or nos contemporains, individuellement comme collectivement, ont désappris la pensée critique, la capacité de discerner toute « incongruité », toute dissonance, toute vision autre, toute altérité en quelque sorte.

Contrairement aux anciens qui recherchaient des explications à ce qui les entouraient, nos esprits ont en effet été façonnés depuis de nombreuses décennies par l’idée que nous avons trouvé, nous les occidentaux, le modèle du Bien (notre modèle social, économique, politique**) et qu’il faut désormais "évangéliser" ***.
  
Dans ce contexte, toute pensée en dissonance de la pensée unique est exclue du champ de la discussion.  Si l'on rajoute à cela, la complexification du monde et la multiplication des canaux d'informations, nos contemporains ont bien du mal à avoir une démarche de pensée critique. 

Etre capable de déceler précocement les signaux faibles de futures tendances lourdes, est pourtant un préalable indispensable à toute analyse stratégique quelle que soit l’organisation observée (pays, collectivités, entreprises, familles). Alors quels pourraient être les conseils à donner pour retrouver un peu de cet esprit stratégique? 

Plusieurs pistes à suivre à mon sens :

-          Se définir comme entité ; définir son identité en quelque sorte. Qui êtes vous? Quelles sont vos valeurs? Quel est votre héritage? Que voulez-vous?
-          Qualifier son environnement et se positionner ; Où vous situez-vous? Où allez vous? Quel est votre territoire? Quelles sont vos perspectives de conquêtes? Dans quelle zone avez-vous une position dominante? Quelles sont vos perspectives de succès? Quelles sont vos menaces, vos opportunités?...
-          Veillez sur votre environnement : recherchez toutes informations susceptibles d'impacter votre sphère d'influence à court, moyen, long terme, recherchez auprès de vous mais aussi et surtout  à l'extérieure de votre dimension.
-          Croisez les informations et si besoin acceptez-les au risque de diverger de vos objectifs initiaux car rien n'est plus dangereux que l'escalade d'engagement. Capitalisez sur votre passé : tirez des leçons de vos échecs et de vos succès.
-          Et en dernier lieu,  considérez que tout instant n’est qu’un éternel recommencement, qu’il n’existe aucun déterminisme, comme il n’existe aucune fatalité. Adaptez-vous et recommencez.

Si vous observez bien autour de vous, vous noterez que de nombreuses réussites répondent à ces qualités et en premier lieu à la détermination d'une identité forte (Apple, Facebook,...), qualités que vous retrouverez également chez certaines PME, assurant un rôle moteur pour l'économie locale et sa pérennité. 

La pérennité, c'est bien là, en fin de compte, l’objet ultime de toute stratégie.


* Pour vous éclairer sur le sujet, je vous recommande vivement en introduction le petit livre de Clair Michalon  « Différences culturelles : mode d’emploi ».
** "Tous les hommes aspirent à la même condition" disait Tony Blair.
*** Marx : "la politique est la forme profane de la religion". Nous y sommes.  Sur la pensée unique, le politiquement correct, la libre-pensée etc..., le raccourci est rapide mais de nombreux auteurs autrement plus talentueux que moi se sont déjà penchés sur le sujet.