Afin d'étoffer le nouveau contenu de ce blog, et le sujet s'y prêtant, je vous livre l'interview que j'avais eue de Bernard Besson en juin 2010 et que j'avais publiée sur ce même blog à l'époque :
Membre fondateur de l'Association Française pour le Développement de l'Intelligence Economique (AFDIE), membre du comité de pilotage du Cercle d'Intelligence Economique du MEDEF Ouest-Parisien, Bernard Besson est également un auteur prolixe : ouvrages sur l'IE et romans. Ses derniers livres sur l'intelligence des risques en octobre 2008 tracent la voie d'une nouvelle discipline où l'intelligence économique prend toute sa signification et se justifie aux yeux des dirigeants d'entreprises. Explications...
Risk-Intell - On parle actuellement de vos deux ouvrages sur l'intelligence des risques servant de base à la formation de l'ISEP mais l'on oublie que vous avez publié un essai en 2006 sur l'Intelligence des risques ; quelle est la genèse de votre réflexion sur le sujet ?
Bernard Besson : Nous avions écrit avec Jean-Claude Possin et précédemment à ces livres, d'autres ouvrages sur l'intelligence économique (IE) qui ont précédé ceux sur l'intelligence des risques (IR), sur la mise en place de systèmes d'intelligence collective pour détecter les opportunités et pratiquer de l'influence. Et à un moment donné, nous nous sommes dit que les entreprises viendraient plus facilement à l'IE si on leur parlait de la gestion des risques. Nous avions notamment écrit un ouvrage destiné aux consultants professionnels ; "L'audit d'intelligence économique" aux éditions Dunod et nous avions nous-mêmes pratiqué des audits d'IE pour finalement nous rendre compte que les entreprises ne s'intéressaient à l'IE que lorsqu'elles rencontraient des difficultés et pour certaines d'entre elles que lorsqu'elles avaient failli disparaître. Nous nous sommes donc dit que finalement le risque, l'aléa, la menace sont très pédagogiques pour ouvrir les entreprises à l'IE par l'intelligence des risques (IR).
Risk-Intell - Vous êtes donc revenus sur le sujet en octobre 2008 avec deux nouveaux livres sur ce thème : qu'avez-vous apporté de plus dans votre réflexion, des évènements vous ont-ils fait réfléchir ?
Bernard Besson : Les causes de ces deux nouveaux livres sont les enseignements tirés des premiers livres , des audits menés et par ailleurs il nous est apparu qu'il y avait derrière tout cela un métier, celui de directeur de la gestion des risques, celui de risk-manager. La mission de protection qui est le tome2 apparaissait comme quelque chose d'opérationnel, de concret encadré par une délégation générale définie par la jurisprudence de la Cour de Cassation. Nous étions donc en face d'un vrai métier , d'une vraie spécialité à l'intérieur de l'entreprise qui peut même se concevoir pour plusieurs entreprises qui n'ayant pas les moyens d'avoir chacune un risk-manager, peuvent avoir recours à un responsable extérieur de la gestion des risques. Le deuxième tome est donc la mise en pratique du premier.Parallèlement à cela j'ai mené une réflexion avec l'AMRAE (l'Association pour le Management des Risques et de l'Assurance des Entreprises) et nous avons publié en mai un ouvrage collectif "Risk-manager et Intelligence Economique", qui doit servir de suite logique aux 2 premiers tomes. En réalité les risk-managers ont découvert dans l'IE une manière d'appréhender leur propre métier.
Risk-Intell - Les 2 premiers tomes sont parus quelques semaines après le début de la crise économique : quelque part aviez-vous anticipé la survenance de la faillite du risk-management traditionnellement porté sur le chiffrement du risque au détriment de l'intelligence des situations?
Bernard Besson : C'est vrai que dans la crise, il y a une croyance dans les outils rationnels (c'est un peu paradoxal mais les équations rassurent quelque part) qui aboutissent aux produits dérivés auxquels on ne comprend plus grand chose. J'ai fait moi-même des audits dans l'administration publique et dans un système de contrôle, plus les check-lists sont nombreuses et complexes, plus elles absorbent l'énergie et l'imagination des corps de contrôle qui finalement passent à côté de choses imprévisibles ou du moins qui sortent des sentiers battus. C'est exactement ce qui s'est passé avec la crise des subprimes.
Et finalement le rationnel débouchant sur le rationnel et l'outil sur l'outil, tout ce qui relève de l'imagination, de l'appréhension globale de l'économie, a disparu au profit de cases qu'il fallait remplir. Tout cela nous l'avions compris. Maintenant nous n'avions pas prévu les conséquences de la crise...
Risk-Intell - Début 2010 ; le magazine "Regards sur l'IE" devient "Risques et IE", c'est aussi la première promotion du mastère de l'ISEP basé sur vos livres, l'EEIE propose un mastère dédié au "management des risques par l'IE"... observe t'on un glissement de l'IE vers la gestion des risques? Est-ce une tendance irréversible ou un retour aux sources. Est-ce un constat de l'échec du concept "IE" qui ne parle pas aux entreprises qui sont finalement plus réceptives au concept de l'IR.
Bernard Besson : Exactement! Les entreprises sont plus réceptives à l'IR, car même si elles font de l'IE, même si elles ont les outils pour, elles accrochent avec le mot, elles ne comprennent pas bien, c'est symptomatique d'une Europe vieillissante qui se recroqueville petit à petit et qui puise dans l'IE un concept de bouclier. C'est très symptomatique non pas d'une dérive de l'IE mais d'un manque de compétitivité, d'enthousiasme, de goût pour l'innovation, sur un continent où l'on ne fabrique plus beaucoup d'usine, où nous sommes enserrés par des principes de précaution, par une peur de l'aventure, une peur du risque. Et vous avez tout à fait raison lorsque vous dîtes que la partie défensive a pris le pas sur le reste, ce n'est pas à cause de l'IE mais à cause d'un climat général qui fait que nous sommes dans une Europe vieillissante et timorée. Parce que sous d'autres latitudes les aspects inventivité, créativité de l'IE, sont beaucoup plus mis en avant que chez nous.
Risk-Intell - Contrairement à l'Eglise, il n'y a pas de crise des vocations dans l'IE et les places sont difficiles à trouver structurellement par manque de budget, par manque de conviction et conjoncturellement en raison de la crise. Que pensez-vous de l'avenir de l'IE en France? Ses perspectives d'évolution, sa capacité à convaincre dans l'avenir, à créer de l'emploi ...
Bernard Besson : Je pense que l'IE a forcément un avenir car la compétitivité des entreprises nécessite de l'anticipation, de l'imagination, du collectif. Par ailleurs les générations actuelles travaillent en réseaux qui ont remplacé les hiérarchies, les générations actuelles sont capables d'utiliser les outils, les techniques de l'information, de la communication,... L'IE a donc un avenir.
L'IE n'est pas une révolution mais une conséquence de l'état du monde, des techniques de l'information, c'est aussi une manière d'appréhender l'information. L'IE est en effet pluri-disciplinaire, c'est une grille de lecture. Nous sommes dans un monde complexe, où l'IE permet de lire un certain nombre d'évènements, de s'y adapter, elle est en phase avec les outils collaboratifs. Elle va non seulement créer des emplois mais également des entreprises. Il y a des entreprises qui se dotent de système d'IE, mais je crois aussi à la création d'entreprise par l'IE, l'IE peut donc également précéder l'entreprise.
Risk-Intell - Est-ce que nous ne sommes pas contraints de faire preuve d'IE, car nous ne pouvons plus faire face aux capacités de production des pays émergents, ne sommes nous pas contraints et forcés de faire preuve de créativité?
Bernard Besson : Il nous reste l'innovation c'est à dire l'intelligence collective; c'est la reconnaissance des individus à travers leurs capacité de mémoire, de réflexion, de réseautage de construire des choses qui n'existent pas. Il nous reste que ça aujourd'hui en Europe.
Risk-Intell - Nous sommes en quelque sorte dans la même situation que le Japon à la sortie de la guerre qui n'avait plus les moyens de faire preuve de stratégie de puissance...
Bernard Besson : Absolument, le Japon, l'Allemagne, les vaincus se sont trouvés avec des pays complètement rasés, des hiérarchies effondrées, ils ont été obligés de tout réinventer. En Allemagne, au Japon il n'y a pas besoin d'avoir une politique d'IE car il y a une culture d'IE, ce que nous n'avons pas encore.
Risk-Intell - Pour finir pensez-vous que nos politiques d'IE portent leurs fruits?
Bernard Besson : Absolument ! Je pense que le grain est semé, que de plus en plus les entreprises et les individus s'approprient la démarche d'IE. L'IE n'est le monopole de personne, elle n'appartient à personne, elle n'appartient qu'à ceux qui s'en emparent.
Emmanuel Soreau